Interview réalisée par Nathalie Vaury, revue Lunatique n°75 - juin 2007 (www.eons.fr)


-Vous avez créé la couverture du tome 3 de Féerie pour les ténèbres de Jérôme Noirez, votre collaboration est-elle ancienne ?

Nous nous sommes rencontrés en 2002 via le jeu de rôle Rétrofutur édité par Multisim. Jérôme Noirez travaillait sur la gamme en tant qu'auteur et moi j'y faisais mes premières armes comme illustrateur. Depuis lors, nous sommes restés en contact et avons eu plusieurs projets en commun : livres pour enfants, nouvelles illustrées, projets d'exposition, spectacles... Visiblement, Jérôme appréciait mes réalisations et moi je ne pouvais qu'adhérer à l'univers qu'il dépeignait dans ses nouvelles, puis, un peu plus tard, dans sa trilogie Féerie pour les Ténèbres. Ce qu'il y a d'assez curieux c'est que nous ne nous sommes rencontrés en chair et en os qu'une seule et unique fois à l'occasion du Festival des Utopiales à Nantes en 2005, si je me souviens bien. Tout le reste s'est fait par mail ou, à quelques rares occasions, par téléphone.

-Votre monde est lui-même très profond, un peu sombre, comment se croise-t-il avec celui de l’écrivain ?

A vrai dire, comme me l'a dit un jour Jérôme, nous devons avoir quelques contrées psychiques en commun. Pour ma part, j'adhère totalement à ses histoires et à sa façon d'écrire et j'y vois souvent des scènes, des images, qui me semblent étrangement familières, un peu comme si j'avais déjà pu arpenter intérieurement les décors qu'il dresse dans ses récits. Je n'ai donc aucune difficulté à me plonger dans un projet lorsque nous travaillons ensemble. Je sais que je suis en terrain famillier et que j'y trouverai ma place. Dans la plupart des cas, l'illustrateur vient seconder un texte et apporte son travail à la suite de celui de l'écrivain. Avec Jérôme cela ne se passe pas toujours de cette façon. Il est arrivé à plusieurs reprises qu'il rédige des textes d'après mes visuels et échafaude toute une histoire à partir de là. Je crois en fait que nous parvenons à nous inspirer l'un l'autre et que l'échange fonctionne vraiment dans les deux sens.

-Votre univers est qualifié de « steampunk »*, il renvoie à un XIXe siècle imaginaire et fantastique où l’homme et la machine s’hybrident parfois, votre « inspiration » a-t-elle des sources littéraires ?

Oui, définitivement. A vrai dire je n'ai reçu aucune formation artistique. J'étais plutôt destiné à devenir prof de lettres vu mon parcours universitaire. Certes, la peinture ou l'illustration a joué un grand rôle dans mon « auto-formation » mais je suis resté plus sensible à l'imaginaire littéraire tel que j'ai pu le découvrir dans les récits majoritairement anglo-saxons d'Edgar A. Poe, Oscar Wilde, Conan Doyle, Lewis, Stocker, Théophile Gautier etc... Les romans gothiques ont une résonnance assez forte dans mon travail, je crois.
Quant à mon attachement pour cette période historique bien précise, elle est liée au fait qu'il s'agit d'un moment clef où ont eu lieu de grands changements, où de nouvelles technologies ont fait leur apparition, où l'on se projetait dans l'avenir avec une imagination débordante et souvent une grande naïveté. C'est une période de forts contrastes où la science était encore largement influencée par les croyances, les peurs et les phantasmes.

-L’esthétique du site internet de Jérôme Noirez est basée sur des photomontages et des gravures qui renvoient également à un certain XIXe siècle, avec une note d’humour, est-ce un hasard ?

Jérôme a réalisé lui-même son site mais, comme je le disais un peu plus haut, nous possédons certains goûts et sensibilités en commun. Jérôme a cependant plus d'humour que moi dans ses créations. Ca doit être son côté batteleur harangeur de foule ! Dans une autre vie, il a sûrement dû être montreur de monstres dans une fête foraine.

-Quelles sont vos autres collaborations avec des écrivains ?

Jérôme est le seul auteur avec lequel j'ai collaboré de façon aussi foisonnante. J'ai cependant travaillé avec d'autres personnes comme l'écrivain de Science Fiction Jean Marc Ligny pour lequel j'ai réalisé un site internet qui devait servir d'encyclopédie en ligne pour ses Chroniques du Nouveau Monde. Ensuite, il s'agit majoritairement de collaborations pour des couvertures de romans ou des illustrations intérieures pour les éditions Iceberg ou Prime Books. Même si c'est toujours très intéressant de travailler sur une couverture, ce sont souvent des commandes urgentes et le temps ne permet pas d'instaurer une véritable complicité avec l'auteur et encore moins de lire le livre (qui nous est rarement donné avant d'entamer le travail il faut dire). Les choses se passent majoritairement de cette façon malheureusement. A l'heure actuelle, l'image est souvent considérée comme un parent pauvre dans la littérature et ne joue pas un rôle très déterminant ou du moins n'est pas considérée comme telle. A mon sens elle peut cependant s'affranchir de son simple rôle « illustratif » et devenir un vecteur de sens supplémentaire. Je viens justement de terminer la rédaction d'une sorte de roman graphique intitulé Mémoires d'un Automate et j'ai fait en sorte d'accorder un rôle tout aussi important au texte qu'à l'image, les deux s'interpénétrant et devenant inséparables. L'image n'est pas là pour faire « joli » mais bien pour apporter un supplément de sens vis à vis du texte, l'éclaircir, développer des aspects qu'il ne fait qu'effleurer et également plonger le lecteur dans une ambiance que le texte seul ne saurait évoquer.

-Vous venez de finir le film de Pascal Chind « coupé court » dont vous êtes le directeur artistique, une telle collaboration vous offre un champ nouveau par rapport à l’illustration. Pouvez-vous nous en parler ?

Oui, c'était assez nouveau pour moi. Mon travail pour Coupé Court s'est fait en deux étapes. La première consitait à réaliser des illustrations préparatoires des lieux, ambiances, accessoires que l'on pouvait découvrir dans le scénario de Pascal Chind. Il s'agissait de donner corps à tout ça et d'y apporter ma propre vision. Il y a eu tout un travail sur les textures, les couleurs, l'architecture. Dans la façon de procéder, cela s'approchait relativement assez de ce que j'avais pu faire par le passé pour d'autres projets. Ces illustrations ont servi à planter le décor et à aider toutes les personnes gravitant autour de ce projet à mieux s'immerger dans l'histoire de Coupé Court.
La seconde étape en revanche était déjà moins aisée puisqu'il m'a fallu constituer tout un dossier reprenant plan par plan toutes les scènes qui allaient être truquées numériquement et y indiquer tous les éléments qui devaient y être modifiés, ajoûtés, comment traîter leur colorimétrie, leur éclairage etc... Même si Coupé Court est un court métrage, il a nécessité une post-production quasi similaire à celle d'un film. A partir de là, je ne devais non plus travailler en tant que « simple » illustrateur mais bien comme directeur artistique et mettre ma vision de l'histoire au service du rendu visuel du film. Le plus difficile mais aussi le plus intéressant pour moi, je crois, a justement été de formuler par les mots ce que je traduis généralement par l'image. Mes idées devaient être claires et précises car elles devaient pouvoir être ensuite assimilées par toutes les personnes qui sont intervenues sur la post-production.

-Votre esthétique est puissante, on ne se lasse pas de sa richesse et de sa clarté. Votre medium (l’infographie) vous permet une grande vitesse d’exécution et de tester de nombreux possible. Pouvez-vous nous parler de votre pratique ?

J'ai appris à utiliser l'ordinateur, plus précisément Photoshop, par moi-même. J'ai rarement eu recours à des livres ou autres « tutoriels » pour en apprendre le fonctionnement. De ce fait, j'ai developpé une façon de faire très personnelle basée sur l'intuition et le « bidouillage ». Je suis certain que ma maîtrise de ce médium est pleine d'erreurs et d'approximations mais je me plais à penser que ce sont justement ces imperfections qui m'ont permis de tendre vers ce que je fais aujourd'hui et que cela a joué un grand rôle dans le rendu de mes images.

Mon travail peut être qualifié de mixed-media dans le sens où l'ordinateur sert de jonction entre différentes sources qui vont de la photographie au dessin, en passant par la peinture, le scan de documents en tout genre ou de matières premières. Photoshop me permet donc d'unir tout cela et de les rendre indissociables au sein d'une même illustration. Je n'ai aucune image qui soit 100% photographique ou 100% dessinée. Tout se mêle, s'enmêle, et finit par ne faire plus qu'un, brouillant ainsi les frontières entre ces éléments aux origines disparates.

-Vous exposez à « la vapeur » à Dijon en mai prochain : quels types de travaux ?

Je n'ai pas encore tout à fait terminé la selection des illustrations qui figureront à cette exposition mais je pense que je vais plus mettre l'accent sur le côté urbain de mon travail. Le cadre de la Vapeur s'y prête bien ainsi que l'accompagnement musical (surement industriel) composée pour l'occasion par le groupe de drum &bass/electro Free's B qui accompagnera le vernissage le 14 mai.

-Que signifie Phrenologik, sur votre site, sur l’affiche de votre exposition? Plus qu’un pseudonyme ?

Je n'ai pas de pseudonyme en réalité. Je signe toujours mon travail sous mon vrai nom. A l'origine, Phrenologik est simplement le nom que j'avais donné à mon site internet qui reprenait à l'époque ces fameuses planches de phrénologie du XIXeme qui exposaient le crâne humain de façon scientifique et expliquaient que le developpement du cerveau influait sur la forme de notre tête et, qu'à partir de là, une cartographie pouvait être dressée et permettait de dire si nous avions ou non telle ou telle aptitude, tel trait de caractère, humeur... Il s'agissait d'une science tout à fait improbable et surtout totalement erronée. Ces élucubrations pseudo scientifiques m'ont plu et j'ai donc choisi de garder ce nom de « phrenologik » pour mon site internet qui, en définitive, est à sa façon une sorte de cartographie de mon imaginaire.

-Les Hybridations poétiques de vos illustrations pour les enfants, par exemple « la Ferouille », dénotent un côté bricoleur et un humour qui n’est pas noir. Est-ce un aspect que vous voulez creuser ?

Tout à fait. Je me considère moi-même comme un bricoleur d'image et il n'est donc pas étonnant de retrouver parfois cette idée au sein de certaines de mes illustrations. J'ai eu de nombreux projets pour la jeunesse qui n'ont pour le moment pas abouti mais c'est justement cet aspect un peu humoristique, souvent faussement naïf qui me plaît particulièrement lorsque je travaille dessus. J'espère donc pouvoir voir naître un jour ou l'autre l'un de ces projets. Cela montrera d'une certaine façon que je peux également aborder des sujets ou réaliser des illustrations sur un ton différent de celui sur lequel je me suis exprimé jusqu'à présent.

-Merci !