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Interview dans le magazine italien PigMag numéro 33 - Juin 2005
Pourrais-tu me raconter comment commence l'un de tes travaux et comment il se termine?
Cela peut varier. Parfois j'ai une idée bien précise en tête, une image que j'ai laissée mûrir quelques jours dans mon esprit sans faire le moindre croquis puis lorsque je sens que je la tiens précisément, je mets au travail, tentant de la reproduire fidèlement par rapport à ce que j'imaginais. Il m'arrive aussi de transposer un rêve que j'ai pu avoir, cela m'est arrivé quelques fois. L'image Riding West avec le chevaucheur de baleine par exemple est un rêve que j'avais fait il y a quelques mois. Les gens y utilisaient les baleines comme moyen de transport. L'image Machine Girl est aussi issue d'un rêve, enfin pas cette image précise mais l'univers qui s'y rattache (j'ai plusieurs travaux autour de cette idée de western steampunk) et qui sait, peut-être que cela donnera lieu à une sorte de nouvelle graphique car mon rêve était assez précis. Autrement, il m'arrive bien souvent d'être inspiré par une photo qui va m'évoquer une image, je me laisse alors guider, tâtonnant pour laisser apparaître ce que cache cette photo.
Il est difficile de savoir quand on termine une image, on est toujours tenté d'apporter quelques retouches à droite à gauche. En général j'arrête quand je ne suis plus en état de travailler, quand j'ai mal au dos et que les yeux me piquent... J'imprime alors l'image et je la laisse non loin de mon bureau de travail pour la garder à portée de vue et ainsi savoir si elle est satisfaisante ou non. Il m'arrive aussi de mettre mon travail en cours en fond d'écran sur mon ordinateur, toujours pour l'avoir sous les yeux le plus souvent possible et voir avec le temps si elle est terminée ou non. C'est toi qui observes la ville ou bien est-ce la ville qui t'observe? Je crois que l'entité que représente la ville ne se soucie guère de mes petites déambulations. Donc je dirai que c'est plus moi qui l'inspecte que le contraire. Je compare souvent mentalement la ville à cette scène de Metropolis où l'on voit une énorme tête à la bouche béante apparaître au milieu des machines. Une bouche qui avale des flots de personnes sans discontinuer dans un jet de vapeur masquant les visages, les rendant tous anonymes. Dijon… Comment est ta ville? L'as-tu choisie ou bien t'ont-ils mis dedans? Dijon est une très jolie petite ville, très agréable à vivre au quotidien. Elle n'est pas très importante en taille mais il s'y trouve suffisamment de choses pour ne pas s'en lasser trop vite. Son architecture est superbe, mêlant bâtiments de type haussmannien et art deco à d'autres constructions médiévales... Il y a toujours des petits détails à découvrir au fil des sorties. Vivant en centre ville et n'ayant pas de voiture mon seul regret est qu'il n'y ait pas de vieilles usines désaffectées à portée d'appareil photo. Une cheminée rouillée noircie par la pollution au milieu de demeures bourgeoises recouvertes de glycines serait un paysage assez intéressant je dois avouer... Et l'on n'y m'a pas "mis" puisque j'ai choisi d'y habiter pour rejoindre mon amie qui s'y trouvait déjà, c'est donc un choix délibéré. Ne regardes-tu jamais les fenêtres illuminées dans les appartements, le matin ou le soir? Les scènes de vie de gens que tu ne connais pas, qui prennent le café, qui regardent la télé, qui rient, qui pleurent… Si et j'adore ça. Quand l'hiver approche et qu'il fait nuit beaucoup plus tôt, je ressens souvent une pointe d'excitation et de curiosité à voler ainsi quelques instants à ces personnes évoluant dans un milieu si privé que leur maison. J'attache aussi beaucoup d'importance à la façon dont sont décorées leurs pièces, voir si on peut remarquer des bibliothèques, quelles sortes de meubles, s'ils font la fête ou bien regardent simplement la télévision... La lueur de la télévision de nuit est captivante, on ne voit qu'un halo bleu changeant constamment d'intensité comme une sorte de phare dans la nuit. Tes usines produisent des rêves? Des cauchemars? Peut-on choisir? Mes usines produisent les deux mais leurs réglages désordonnés ont fait qu'elles les assemblent et les imbriquent les uns dans les autres, les rendant inséparables. Au sein d'une même chose l'on trouvera ainsi un aspect parfois poétique mais terrifiant par d'autres côtés. Peux-tu voir l'avenir? Dans la vie courante, oui, je ne le vois que trop bien et la chose n'est pas des plus réjouissantes. Une simple extrapolation de ce que nous vivons actuellement et cela offre un panorama suffisamment évocateur pour ne pas vouloir y penser plus longtemps. Dans mon travail, mes images se raccrochent bien souvent à un passé fantasmé (vieilles machineries, vêtements du XIXème siècle, couleurs passées etc.) mais ne font en réalité que refléter ce vers quoi nous courrons la tête baissée. Mon image "L'Ombrelle" retranscrit assez bien ça à mon sens : un monde dévasté par l'homme où il continue pourtant à se dresser avec tout son orgueil malgré les ravages qu'il a pu occasionner, aveugle à ce qui l'entoure. Si on se touche, on ne peut pas se voir. Si on ne se touche pas, on est seul. Il est vraiment difficile de vivre dans tes mondes… Mes images sont souvent dépeuplées ou ne montrent qu'une créature seule il est vrai. Je pense que c'est lié à deux raisons. D'une part j'essaie d'aller à l'essentiel au travers de mes images en me focalisant sur un point principal qui se fera vecteur de la majorité des sentiments et/ou émotions que je souhaite aborder. D'autre part, je ne conçois pas de faire apparaître une foule ou un groupe dans la plupart de mes images car elles représentent la place ou bien souvent la « non place » que l'individu tient dans son univers. On peut dire aussi que la figure évoquée représente l'ensemble des créatures de ce monde, noyée dans une immensité qui ignore son existence. On peut presque entendre un fond sonore dans tes images. Tu me chantes quelque chose? J'écoute beaucoup de musique en faisant mes images, cela doit m'influencer directement. Je me fais même parfois des playlists pour m'évoquer une ambiance générale que je souhaite donner à l'image. Sinon pour te chanter ou du moins pour retranscrire les paroles d'une chanson ce sera difficile car je suis bien souvent plus touché par la musicalité que par le sens même des mots. J'ai tout de même quelques refrains en tête qui reviennent comme des leitmotiv sans que j'y prenne garde et qui, eux, m'ont marqué par leur sens ou alors pour des raisons qui me sont complètement obscures.. Par exemple : Nine Inch Nails, Piggy nothing can stop me now
cause I don't care anymore Deam Martin, Sway I can hear the sounds of violins
Long before it begins
Make me thrill as only you know how
Sway me smooth, sway me now The Beatles, A Day in the Life I read the news today oh, boy
About a lucky man who made the grade
And though the news was rather sad
Well I just had to laugh and
I saw the photograph
He blew his mind out in a car
He didn't notice that the lights had changed
A crowd of people stood and stared
They'd seen his face before,
Nobody was really sure if he was from the house of lords. Depeche Mode, Enjoy the Silence
Words are very unnecessary
They can only do harm Si tu me touches je me casse? Et de toute façon si je me casse, je peux me reconstruire avec des morceaux que je trouve dans la rue? Cela ne fait pas mal? Oh non ça ne fait pas mal. C'est peut-être un peu désagréable au début parce que ça picote mais on s'y habitue très vite. L'avantage de se reconstruire comme ça, c'est que l'on a tout le loisir de choisir ses morceaux, d'en tester certains, alors que ceux qui sont fournis à tous les humains ne sont pas forcément adaptés à ce que l'on veut faire. Et puis il y a aussi une certaine magie à voir un tuyau devenir un bras ou encore un cornet acoustique une véritable oreille. Avec ces nouveaux morceaux on expose peut-être mieux extérieurement ce que l'on ressentait jusqu'à présent sous une enveloppe de chair banale. Ton monde des rêves me semble très réel. Il n'est pas difficile d'en sortir parfois? Il y a toujours une forte touche "fantastique" ou imaginaire à mon travail mais en effet je ne le dissocie pas de la réalité pour autant. Il est assez amusant de voir que depuis maintenant plusieurs dizaines d'années, la littérature dite de genre, que ce soit en fantasy, science-fiction ou autre, est la seule à refléter avec autant de précision les enjeux de notre monde et ses dysfonctionnements. La littérature blanche en comparaison semble à des milliers d'années lumières de là, perdue en orbite autour de je ne sais quelle planète d'égocentrisme. Pour répondre à ta question donc, non il n'est pas difficile d'en sortir puisque je n'en sors pas car il s'agit de ma réalité. Y a t'il un espoir ? Il doit y en avoir un quelque part oui. Mes créatures/personnages sont bien souvent fragiles, isolées, souffrant de malformation ou d'assemblage contre nature dans un univers souvent distant et froid. Cependant elles ne se laissent pas sombrer, elles essaient de vivre ou de survivre, cherchant peut-être un moyen de retrouver leur état originel ou tout simplement un peu de chaleur. Donc oui, elles doivent avoir un peu d'espoir au fond d'elles même si cela ne se devine pas au premier coup d'oeil. Où ?
Mes personnages sont seuls comme je le dis plus haut, de ce fait cet espoir est en eux, même s'ils ne le savent pas. Ils doivent parcourir un certain cheminement personnel pour le laisser éclore et venir à la surface... Et ainsi peut-être que leur univers s'en verra métamorphosé...
Les anges passent… Mais ils ne s'arrêtent jamais? Il ne faut pas qu'ils s'arrêtent autrement nous nous habituerions à leur présence et ils finiraient par ne plus être des anges..
Propos recueillis par Valentina Bugli |